Daidō Moriyama : Sujet, médium et radicalité.

Daidō Moriyama : Sujet, médium et radicalité.



Daidō Moriyama : Sujet, médium et radicalité.



Daidō Moriyama, né en 1938 à Osaka, est l'un des photographes les plus célèbres du Japon. Il a une approche radicale du médium et du sujet et s’est fait connaitre en documentant la société japonaise post WWII, son urbanisation massive, la désintégration de ses valeurs traditionnelles sous le joug d’une occupation américaine envahissante, ses bas-fonds et ses côtés inavouables, à travers l’esthétique du wabi sabi, de l’imparfaitement beau. Il a connu la soumission du pays à l'occupation post capitulation et aux pressions politiques de ses « libérateurs-occupants », ainsi que son émergence en tant qu'économie moderne et dynamique. Ces facteurs, parmi d'autres, ont stimulé une période de création artistique radicale. « Je pense que le quotidien est chaotique, c’est l’essence même du Japon », a-t-il déclaré. « Cette forme de théâtralité n'est pas seulement une métaphore, mais c'est aussi, je pense, notre réalité ».

Moriyama a rejeté le style photo journalistique dominant et l'imagerie commerciale lissée et brillante de l'époque, développant sa forme d'expression distinctive connue sous le nom de « are-bureboke » (« flou grossier ») à la fin des années 1960. Ses images en noir et blanc, granuleuses, floues, à contraste élevé et étrangement angulaires, ses gros plans intrusifs, son audace et son intransigeance, en ont fait l’un des fers de lance du très influent et volatile mouvement Provoke, du titre d’un magazine de photographie expérimentale à la philosophie subjective, libérant la photographie de la tradition et des techniques, interrogeant la nature même du médium. Il expérimente avec audace le recadrage et le grain prononcé ou les photos de photos recadrées, comme dans la série « Warholian Accident » de 1969. Sa première grande série dans cette veine - « Japon: Un Théâtre Photo » - a été publiée sous forme de livre en 1968. Il a aussi beaucoup contribué à l'incontournable Camera Mainichi magazine, qui publiait des images essentiellement poétiques et artistiques plutôt que journalistiques. Il se dit influencé par le travail d’artistes touche à tout comme William Klein ou Andy Warhol, ainsi que par le mouvement littéraire anticonformiste de la « Beat Generation » - avec Jack Kerouac en tête de file - qui a sûrement inspiré le mouvement hippie successif, ou encore le théâtre expérimental de Shūji Terayama, souvent comparé, à Brecht, Fellini ou Artaud pour son œuvre volontairement choquante, transgressant les interdits. Il a d’ailleurs entrepris de faire de l'auto-stop dans tout le Japon, voguant sans réelle destination sur les nouvelles autoroutes à toute heure du jour et de la nuit, s'arrêtant dans des cafés déserts et photographiant à travers les vitres des voitures… Travail clairement inspiré par « On the Road » de Kerouac.

Moriyama a surtout baigné dans l’effervescence dissipée et luxurieuse, observée au sein des bases américaines près de chez lui, à Zushi, qui grouillaient de militaires américains mobilisés au Vietnam. Il s’est pris de passion pour le jazz, a trainé dans les bars honky-tonk qui germaient en ce temps et a observé avec entrain l'hétérogénéité de leur clientèle et l'exubérance des soldats. C’est dans ce monde riche, sombre, complexe, aux mille facettes et ambiguïtés qu’il a laissé murir son sujet de prédilection. En 1974, il a produit un livre de photos scannées, intitulé « Another Country in New York », inspiré par un autre de ses auteurs préférés, James Baldwin. Le travail de Moriyama est mieux compris si on le met en perspective avec le contexte particulier de cette époque, entre protestations quant au renouvellement du Traité de sécurité américano-japonais en 1970, déclin de l'antagonisme politique entre les deux nations et montée du consumérisme. Cette instabilité et ces contradictions l’ont plongé dans une forme de fragilité, qui a cependant débouché sur une grande créativité. Il a notamment lancé un magazine dédié à la photo, nommé « Record », mais il a surtout publié le livre « Hunter », qui contient certaines de ses photos les plus célèbres, avec un contraste saisissant, ou « Farewell Photography », très expérimental et inspiré par le travail de Warhol où il manie le flou, le recadrage, pour rendre presque méconnaissable les sujets (souvent de la vie quotidienne), dans une ambiance factieuse et poignante. Il a aussi publié « The Tales of Tono » en 1976, qui pénètre au cœur de la ruralité japonaise, loin de l’industrialisation et du chaos, mais réussit tout de même à produire une série d'images étranges et déroutantes. Puis, Moriyama a continué d’expérimenter, mélangeant souvent des travaux antérieurs avec des images plus récentes, multipliant les formats de livres élargis.

En 1990, il publie la « Lettre à Saint-Loup », dans laquelle il décrit la première photographie, réalisée par l'inventeur français Nicéphore Niépce en 1827, une image granuleuse qui immortalise le passage du soleil d'un côté à l'autre de la cour où il se trouvait. Un moment très important pour Moriyama. Puis, il a repris la couleur, la netteté, voire un sentiment de normalité, en contraste avec le travail plus brutal des années précédentes et entreprend des séries de polaroids, caractérisées par leur esthétique instantanée, mais sous tendue une idée de narration subversive.

Recueils compulsifs de fragments de vie, dans les recoins les plus intimes, les images de Moriyama - même les plus anciennes - restent frappantes à ce jour. Figure pionnière de la photographie moderne, la renommée mondiale de Moriyama reste intacte, et il a à son tour inspiré des générations de photographes avec ses impressions, sa remise en cause de l’établi, sa radicalité et sa vision chaotique de l'existence. Il a aussi un nombre record d'expositions individuelles et collectives organisées dans le monde entier. Son travail semble infini, avec plus de 150 livres de photo et de 100 expos solo à son actif. Chapeau l’artiste! Son art s’est exporté partout dans le monde. Il fut notamment une figure centrale de l'exposition avant-gardiste du MoMA sur la « Nouvelle photographie japonaise », de 1974. Le MoMA de San Francisco a aussi organisé une rétrospective « Daidō Moriyama: Stray Dog », en 1999, ensuite exposée au MET et à la Japan Society à New York. Il a aussi reçu, entre autres, le Infinity Award for Lifetime Achievement du International Center of Photography de New York. Il a aussi exposé à la Fondation Cartier en 2016 et a d’ailleurs vécu en 88 et 89 à Paris, souhaitant donner corps à son image fantasmée de la ville, nourrie par les photos d'Eugène Atget. D’inspirant clichés en sortiront. Il y consacre d’ailleurs un chapitre dans ses mémoires et y expose d'un entretien inédit avec Jean-Kenta Gauthier.

Eternel avant-gardiste, sa photo ne prend pas une ride.



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Posté le 29/04/2020 par Thomas ROBERT Art 0 205

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