Yohji Yamamoto : La maestria sans frontières d’un éternel rebelle.

Yohji Yamamoto : La maestria sans frontières d’un éternel rebelle.



Yohji Yamamoto : La maestria sans frontières d’un éternel rebelle.



Les instants de grâce dans la mode sont rares. Aujourd’hui, les collections et les images s’enchaînent sans relâche et ne sont plus destinées qu’à un groupe restreint d’initiés, surtout avec l’avènement des réseaux sociaux. Nous sommes dans une ère nouvelle, dans laquelle tout bouge – de manière parfois contre-intuitive – à vitesse grand V. Si cela semble antinomique avec les instants de grâce pérennes, le monde de Yohji Yamamoto en demeure l’incarnation même, car il évolue, il est réactif. Yohji Yamamoto a beau ne pas atteindre le mètre soixante, son impact sur la mode a été gigantesque. À qui n’est pas familière cette silhouette au chapeau noir faussement difforme, aux long cheveux lisses noirs, avec une pointe de barbe noire (aujourd’hui tous deux grisonnants), ce costume noir accompagné d’un t-shirt tout aussi noir, mais surtout cette une paire d'yeux noirs fascinants, presque mélancoliques, et parfois espiègles? Yohji a une présence magnétique. Sa contribution, depuis des décennies, est une exploration en profondeur, dans les abysses de la mode elle-même. L'opulence établie de la haute couture est loin, le flashy fringant du prêt-à-porter aussi. Pas même la vision futuriste de l'avant-garde n’est apte à le classer. Beaucoup suggèrent qu’il serait le plus talentueux des designers japonais de sa génération, avec une fine équipe composée de Rei Kawakubo, Issey Miyake, Kenzo Takada et Kansai Yamamoto (qui n’a pas de lien de parenté), excusez du peu. Certains disent qu'il serait le meilleur tout court et pas que parmi les japonais. La critique, les experts de mode en tout genre, ainsi que les détaillants, sont souvent enclins à faire valoir son influence. Elle est difficilement contestable. Preuve en est, ses afficionados utilisent volontiers affectueusement et admiratifs son prénom, pour parler de ses vêtements. Son altérité et sa force, il les tire avant tout de son approche, caractérisée par une palette essentielle, une gamme simplifiée et un vocabulaire neutre et épuré, symboles d’une hostilité vis-à-vis des archétypes de la couture et de la mode. C’est une approche qui n’est pas totalement déliée de l’héritage de la couture parisienne ou de la tradition japonaise, mais il cherche constamment à exploiter de nouveaux domaines et de nouvelles potentialités. L'esthétique du créateur, faite de superpositions flottantes enveloppant le corps, de chaussures plates et d’une symphonie de noirs est devenue une alternative dès les années 80, une référence absolue aujourd’hui. Yohji n’a suivi que sa voie à lui. À l’approche de ses 80 ans, son aura calme et bienveillante se ressent dans chacun de ses mouvements, poussant la presse, au vu de son œuvre aussi, à le qualifier de "sage" ou "maître". Ce à quoi Yohji rétorque systématiquement en suppliant son interlocuteur de ne jamais employer ces termes. Pour lui, "si vous pensez que vous êtes maître de quelque chose, vous êtes fini. Je me bats toujours contre quelqu'un, contre le pouvoir, l'argent, le sens de la médiocrité, le bon sens ..."



Une affaire de famille.

Chez les Yamamoto, la mode est une histoire de famille. Yohji Yamamoto est né dans la préfecture de Shinjuku, Tōkyō, en 1943. D'un père enrôlé pour servir dans l’armée et mort pendant la Seconde Guerre mondiale, il est rapidement orphelin. Sa dépouille n’a jamais été remise à la famille et Yohji dit avoir pour tout souvenir une vague image (probablement aidé par les récits familiaux) de ce cercueil vide, lors de son enterrement, dans lequel gisait juste un appareil photo Leica, que son père adorait. C’est très étrange, confesse Yohji aujourd’hui, car il ne pensait pas du tout à son père jusqu’à des temps récents. Il a été enrolé à 36 ans, un an avant la fin de la guerre, alors que son fils n’était qu’un nouveau-né et n’est jamais revenu. Yohji à l’impression de ne ne rien savoir de lui. Il n’en a qu’une photo, qui lui fait dire que c’était un bel homme. Mais comment savoir si c’est son père? Il n’en sait rien, il est confus. Il a grandi voyant sa mère, Fumi Yamamoto, couturière de quartier, accroupie et appliquée à coudre des robes à longueur de journée, travaillant dur et faisant des sacrifices pour pouvoir envoyer son fils à l’école puis à l’université. Yohji le lui rendra bien en se diplômant en droit, à la prestigieuse Keio University, et l’aidait dans son temps libre. C’est là qu’il a pris la fibre. Il dit n’avoir commencé à penser vraiment à son père que dans les années 2010, lorsque son entreprise a traversé des difficultés, peut-être confronté à l’idée de sa propre fin, à la manière, à la souffrance. Son père a été envoyé comme de la chair à canon, dans le sud du Japon, sur des bateaux de pêche de fortune, face à la machine américaine. Il repense à ce que son père a bien pu ressentir en étant traité de la sorte. Il pense aussi à ce que sa mère a dû ressentir.

Toujours est-il que Yohji, plutôt que d’embrasser la carrière juridique qui s’offrait à lui, préférait aider sa mère à confectionner des robes, dès qu’il n’était pas à l’université. Il se penche peu à peu sur le métier de styliste, après un voyage à Paris, et de retour à Tōkyō, il décide d’intégrer l'école de design de mode Bunka Fukuso Gakuin, dont il obtient le diplôme en 1969. L’attraction était trop pressante. Son talent éclate. Il reçoit deux grands prix de la mode au Japon, le prix du Soen Magazine et le prix Endo en 1969, les premiers d’une longue liste à travers le monde. Désireux de s'exprimer sous son propre nom, il se lance dans l'aventure de la création et fonde sa propre société, Y's Company Ltd. Nous sommes en 1972 et le jeune Yohji est sur le point de bouleverser le monde de la mode.

Aujourd’hui, maître Yohji Yamamoto est incontesté. Il est le maître de l’asymétrie et de la disproportion, du noir, surtout, mais il manie avec dextérité des touches de blanc ou de couleurs, du vêtement épuré, quasi usé. Il possède plus de 500 points de vente et emploie nombre de fidèles, tout en étant indépendant financièrement. Parmi eux, son fils aîné est directeur marketing. Sa fille Limi, elle aussi est dans le groupe depuis ses dix-huit ans et en 2002, il la pousse à fonder au sein du groupe, sa propre marque et lui apporte toute l’aide financière nécessaire, même si leurs rapports ont été jusqu’à sa majorité un peu distendus (cf, article sur LIMI feu, à ce sujet). La fibre, ça se transmet.



Le rebelle.

Yohji Yamamoto est dans une forme d’éternel radicalisme. Il porte en lui une forme de colère et de mélancolie. Il ne s’en cache pas. Il organise son premier défilé à Tokyo en 1977, mais après plusieurs séjours en France, il décide de défiler à Paris à partir de 1981, en même temps que la créatrice Rei Kawakubo de COMME des GARÇONS (cf l’article sur Comme des Garçons à propos de leur relation et de leur idylle) et défraye la chronique. De son propre aveu, dans une interview lors de ses débuts à Paris, il a commencé à créer des vêtements, conscient qu'il y avait deux façons deux de procéder: Soit travailler avec des formes formelles et classiques, soit envisager l’habillement de manière très décontractée et détachée. C'est cette seconde voie qu’il a décidé d’entreprendre, avec pour optique de créer un nouveau type de vêtements de « sport », décontractés, qui pourrait avoir le même statut que les vêtements « formels ». Ainsi, il utilise des tissus à l’apparente résistance, comme ceux de l'armée, ou tout tissu au moins à l’apparence résistante, pour donner une nouvelle énergie à la coupe kimono (sous-entendu, les drapés froncés très larges qu’il affectionne). La presse française est sous le choc lorsqu’il se lance sur les podiums parisiens. La réaction du public a été pour le moins mitigée. Dans cette époque très colorée, les silhouettes japonaises contrastent. Elles sont catégoriquement sombres. Lorsque sa vision de la mode s'est insinuée dans le monde scintillant, structuré et sur-accessoirisé du prêt-à-porter parisien dans les années 80, accentuant les courbes de la silhouette des grands top-modèles de l’époque pour une forme d’ultra-féminité peu nuancée, elle fit l’effet d’une bombe. Le vêtement se tenait à distance du corps qu'il enveloppait délicatement, donnant l’impression de ne jamais le toucher. Rigoureusement dense et volumineux, opaque et sombre, il semblait souvent capable de tenir debout tout seul. Les mannequins surprennent par leur aspect vagabond, que certains qualifieront de « post-atomique ». Le visage au naturel, les cheveux ébouriffés contrastent avec une démarche rigide. Les mannequins dansent mécaniquement au rythme sourd d’un battement de cœur amplifié. Les vêtements semblent alors flotter autour de ces corps sévères, dans une atmosphère apocalyptique mais calme, presque lunaire. L'année suivante, rebelote à New York. Même effet. L’objectif de Yohji était de créer des vêtements pour « son genre de femme », loin de la femme « idéale » représentée dans les magazines, comme en témoigne peut-être sa relation amoureuse avec Rei Kawakubo. Il refusait de confectionner des vêtements pour les « femmes ressemblant à des poupées que les hommes adorent tant », qu’il avait eu l’occasion de côtoyer et d’étudier dans les rues du Shinjuku où était situé l’atelier de couture de sa mère. Il n’aimait pas les looks dans les magazines, ni l’image que cela renvoyait de la femme. À ses débuts, dans la société japonaise très occidentalisée, les femmes japonaises ne portaient des vêtements féminins importés. Il avait un profond rejet pour cela. C’est aussi sa mère et sa garde-robe, bien sûr, qui ont influencé son esthétique. Elle ne portait que des vêtements de deuil noirs et amples, de longues jupes flottantes avec de larges ourlets. Cet héritage est palpable. Il a ainsi ouvert la voie au look et au mouvement anti-fashion (anti-mode) qui a va progressivement prendre sa place et certainement atteindre son apogée dans les années 90. Il est aussi, bien sûr, un maître à vêtir des karasu-zoku (tribu des corbeaux, cf l’article précédent sur Rei Kawakubo, pour plus de détails).

Ce que Yohji a accompli dans les années 80, avec d’autres compatriotes, c'est un relâchement général de la silhouette féminine. Dans un moment où les vêtements - pour femmes surtout - de la plupart des créateurs allaient vers une coupe ajustée, un faste apparent et un formalisme « couture » de rigueur, ils sont allés dans la direction opposée, surtout Yohji. Ils l'ont fait avec de grands vêtements amples, tels que des vestes totalement déstructurées et épurées, sans fioritures, ni parfois même de boutons, de grands manteaux aux proportions largement surdimensionnées, des robes droites minimalistes… Souvent, chez Yohji, le kimono influence la conception et il utilise un savant mélange de tissus qui vont des cotons frais aux draps de laine lourds et robustes. D'une austérité presque médiévale, les vêtements de Yohji semblaient pratiquement de seconde main, comme patinés par le temps, tels les pièces préférées de notre garde-robe. Yohji a une forme d’aversion pour la nouveauté, du moins dans l’aspect strictement esthétique de celle-ci, pas dans la (dé)construction, bien entendu. Le créateur a confié un jour à Wim Wenders, qui a réalisé un long métrage sur lui: "Mon rêve est de dessiner le temps". Rapidement, sa mode est qualifiée de post-punk (ce qui n’est qu’une anticipation visionnaire de la mode grunge, qui débarquera bien plus tard), mais aussi d’«Hiroshima Chic». Yohji confessera même un jour: “Quand j'ai commencé ma carrière, il y avait tellement de grands créateurs de mode, comme M. KENZO, Yves Saint Laurent, Jean-Charles de Castelbajac ou Sonia Rykiel. Je levais les yeux. Peut-être ne pourrai-je jamais arriver à un tel niveau? Je me disais que c’était pratiquement impossible. Je me disais que je n’étais personne, que je n’étais rien. J'ai donc choisi ma voie pour ne pas être un grand designer, au sens large du terme. J'ai préféré commencer à travailler sur le bas-côté de la mode, en opposition avec le courant dominant, du côté obscur, du côté sauvage de la rue, du côté étroit et mauvais de la rue. » Eternelle modestie et insatisfaction. Lui et Rei révolutionnèrent à vitesse grand V le monde de la mode et marquèrent son visage pour la postérité. L’intention était peut-être de faire profil, dans ce cas, c’est un échec cuisant. Avec Rei Kawakubo de Comme des Garçons, leur philosophie déconstructiviste, qui désintègre le vêtement, remet sa construction en question, son côté pérenne ou périssable, et le repense, ils marqueront à jamais la mode et influenceront profondément toute une génération de designers belges de talent : Les « Six d'Anvers », tous issus de la même promotion de l'Académie royale des beaux-arts d'Anvers, au début des années 1980, associés à la tendance minimaliste apparue à la fin de cette décennie et qui connaitra son apogée dans la suivante. Ceux-ci n’hésitent pas à clamer leur proximité et leur admiration pour ce duo de maîtres. Ce groupe ne compte pas moins que Walter Van Beirendonck, Ann Demeulemeester, Dries Van Noten, Dirk Van Saene, Dirk Bikkembergs et Marina Yee. On y associera même Martin Margiela, mais, cavalier solitaire, il s’en défendit, sans se cacher d’être admiratif devant le travail de Rei et Yohji.

En 1984, c’est la première collection « Yohji Yamamoto Homme » qui est présentée à Paris. Yohji semble revisiter les classiques de l'homme qu’il aime arborer lui-même, la chemise blanche ou le costume, mais avec son regard et son savoir-faire, ce thème de l’asymétrie-imperfection, qui aboutit à une nouvelle idée de la perfection. Maître Yamamoto continue d’innover avec ses vêtements pour hommes. Ses premières collections explorent les vestes informelles et les grands volumes, les épaules généreuses et arrondies, mais sans structure, et les dos à godets. Il intègre un peu de polyuréthane au coton, lui donnant le stretch caractéristique des vêtements de sport. Il étire les trenchs classiques jusqu’à la cheville, les dénuant de structure, en allongeant les épaules par la simple couture. Les pantalons se font amples, plissés et froncés, certains avec une taille élastique. Les vestes classiques se déstructurent et s’amplifient. Il y a des chemises en coton noir ou blanc, parfois des cols zippés. Ce qui frappe dans les vêtements pour hommes du maître, c'est qu'on les imagine aussi bien sur des femmes. D’ailleurs, rapidement, beaucoup de femmes piquent dans le vestiaire masculin chez Yamamoto, tout en se régalant à la femme. Les fans de la première heure mélangent les chemises d’homme et les jupes de femme. Aujourd’hui, chacun – femmes et hommes - fait son marché chez Yamamoto, sans tellement regarder la ligne d’appartenance, c’est une question de feeling. Enfin, les plus avertis... Pas étonnant, il était assez inspiré par les vêtements japonais de travail, qui n’ont pas réellement de genre. Il dit aussi que son seul but, à ses débuts, était de penser des vêtements pour les femmes qui étaient pensés comme étant naturellement faits pour les hommes.

Il y a une forme d’humanité frappante dans le travail du maître et dans son inspiration. Il s’inspire beaucoup des vêtements de travail portés par des centaines de personnages anonymes partout dans le monde, qu’il réinvente et déconstruit méticuleusement, avec le coup de ciseaux dont il a le secret. Le travail d’August Sander l’a beaucoup marqué, par exemple. Ce photographe a tiré le portrait centaines d’hommes et de femmes de tous milieux, au cœur de l'Allemagne entre les deux guerres. C’est presque un travail documentaire sur l’époque. On peut entr’apercevoir l’influence des salopettes, combinaisons, cabans et autres uniformes de cheminot de l’époque, même celle d’un vagabond qui accumule les couches et les étoffes, comme le symbole d’un monde qu’il porterait sur son dos. Yohji est sensible à cette mélancolie. Il veut un vêtement qui ne fasse qu'un avec la personne qui le porte, à tel point qu’il soit entièrement subordonné la personnalité de qui l’adopte. Cette idée que le vêtement fusionne et ne se superpose pas à l’être humain, elle se ressent dans ces coupes oversize, ces longues capes, ces vêtements déstructurés, cette asymétrie omniprésente. Pas de structure « parfaite » et symétrique, construite pour accentuer ou modifier le corps. D’ailleurs, cette dernière a une signification toute particulière pour Yohji: « La symétrie - le symbole de la perfection - n’est pas suffisamment humaine », dit-il. Et d’ajouter qu’aucun être humain ne peut se targuer d’être symétrique. Aussi pense-t-il que l’intérêt de la mode ou d’une saison ne dépend que ceux qui la portent, aussi intéressant le travail soit-il. C’est grâce à ce souci profond qu’il s’est constitué une base d’inconditionnels, qui progressivement a grandi et lui avec eux. Si au début, de son propre aveu, moins d’un tiers des gens lui ont réservé un accueil favorable à Paris, il a su les cultiver et ceux-ci lui sont restés fidèles à vie. Ils ont même germé et transmis le gène. Ils ont su épouser cette vision non conventionnelle et très personnelle du vêtement comme ces étudiants japonais du courant karasu-zoku, fans de la première heure à la fin des années 70. Peu à peu, un monde plus mature et aisé s’en emparait dans le monde occidental et n’allait plus le lâcher. Par exemple, l’actrice Charlotte Rampling connaît personnellement Yohji et porte ses vêtements depuis des lustres. « Yohji avait une façon différente de voir la figure féminine, une façon différente de voir la mode », dit-elle. « Il ne s’agit pas de mode pour lui mais un mode de vie, d’une façon particulière de se mouvoir dans ce monde. J'ai toujours privilégié le profil bas du beau travail à sa mise en scène commerciale. Yohji avait un profil extraordinairement bas, même si son look était tout autre. Je voulais trouver quelque chose qui m'habille sans être trop habillée, ostentatoire. Il se trouve que, de plus en plus, je choisissais différentes pièces de Yohji et apprenais vraiment à les porter, à vivre avec elles, à les apprivoiser. Certaines étaient assez extravagantes, pas de manière voyante ou clinquante, mais en terme de structure. Je pensais: « Puis-je vraiment faire entrer mon corps dans ça? » Et j'ai trouvé cela vraiment intéressant. Je suis donc devenue une sorte de toxicomane Yohji. J'ai tous ses vêtements depuis longtemps et j'achète toujours ses vêtements. Je ne ressemble pas un disciple. Cela me ressemble. ».

Si vous jetez un œil aux vêtements de Yohji, même ceux qui datent, vous verrez qu’ils n’ont pas pris une ride aujourd’hui, que ce sont des pièces qui peuvent vous accompagner toute une vie. Il y a tellement de travail dans leur construction. Partant de pièces basique, militaires, workwear, trench-coats, il les décompose et compose à sa manière. Ce qui est brillant et raffiné réside dans le fait qu’il parte de quelque chose de simple, comme une chemise, et la complexifie, pour en faire quelque d’absolument différent. Du Yohji. Il y a une forme d’urbanité de tous les jours dans ce qu’il fait, une intelligence, un sens profond du vêtement avec un grand V, saupoudré d’un brin de lyrisme, de rêve, de poésie. Quelque chose de rare et de précieux. Rampling, pour en revenir à son amour profond de cette philosophie, a d’ailleurs défilé pour Yohji lors de la présentation de la collection homme automne hiver 1998, en compagnie de nulle autre que Vivienne Westwood, qui s’est aussi prêtée au jeu. Celle-ci, d’ordinaire peu tendre avec ses pairs contemporains, ne tarit pas d’éloges sur Yohji. « Si vous êtes un bon designer, vous savez apprécier et aimer le travail d'un autre bon designer, car il fait quelque chose que vous ne faites pas et c'est ce que vous aimez vraiment », « Le travail de Yohji est un look et une grande idée. J'adore Yohji. ". Oui, Yohji, c’est un bien un look et une idée avant tout.

Yohji a ce je ne sais quoi d’intellectuel dans l’approche, de sophistiqué et de sensible, la réflexion porte sur la vie, au-delà du vêtement. Il préfère ne pas donner à voir le corps, le cacher, pour qu’on le devine. En tant qu’homme et grand amant de la gente féminine - on lui prête nombre d’histoires - il continue d’affirmer que ce qu’il trouve aux femmes de plus sexy se trouve à l’intérieur de l’enveloppe corporelle. Il dit: « Je n'aime pas montrer le corps avec ostentation. Je préfère rêver. » Un souffle de nonchalance, de complexe simplicité, de ruine et de décadence. Une versatilité. Voilà ce qui résume son travail.

Bien qu'il n'ait jamais revendiqué le statut d'artiste Yohji Yamamoto se montre exceptionnellement sensible aux tendances artistiques contemporaines. Son approche de la relation entre le corps masculin et le corps féminin, sa réinterprétation radicale du sens même de la beauté et de la laideur, du passé, du présent et du futur, de la mémoire indispensable et de la modernité nécessaire, son idée même d’ailleurs de ce qui est nécessaire ou non, tout ceci peut être comparé à un courant d’art de son temps. Il est à la mode ce que l’Arte Povera est à l’art: en rupture totale avec l’archétype de l’art léché et lisse du passé ou des kaléidoscopes et des références du Pop Art (auxquels on pourrait comparer beaucoup de ses congénères contemporains), cette discipline n’utilisait que des éléments bruts de la vie quotidienne de tout un chacun (des morceaux de lampes, des planches, des éléments ménagers, de la terre, des morceaux de charbon, tout était bon à composer une œuvre) pour en tirer le beau. Yohji est en rupture totale aussi. Les codes qu’il utilise sont les siens, même si aujourd’hui nombre s’en inspirent, même ouvertement. Cette proximité avec l’art, il l’a d’ailleurs développée de différentes manières, tout au long de son interminable carrière.



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L’art et la mode.

Entre deux mondes. Yohji, au-delà de sa conception du vêtement, a toujours flirté avec les arts. Outre avoir collaboré avec de grands photographes à l’instar de Craig Mc Dean, David Sims, Paolo Roversi, Inez Van Lamsweerde, Max Vadukul, Nick Knight, Inez Van Lamsweerde, Vinoodh Matadin, et bien d’autres, il commença par approcher le cinéma avec le film portrait, réalisé par Wim Wenders, « Notebook on Cities and Clothes », en 1989. Puis, il entama une longue collaboration avec Takeshi Kitano pour lequel il pense les costumes des films « Brother » en 1999, « Dolls » en 2002 et « Zatoichi » en 2003. Autant de références à aller découvrir ou redécouvrir en cette période d’isolement. Il joue également avec l'opéra en réalisant des costumes pour une production de l'Opéra de Lyon, « Madame Butterfly » en 1990, pour « Tristan et Iseult », de Richard Wagner, produit par Heïner Muller et Daniel Barenboim en 1993 et pour le Kanagawa Art Festival avec « Opera Susano » en 1994. La même année, il est même fait Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres par le Ministre de la Culture français. Prolifique, en 2002, Yohji publie sa première œuvre littéraire, « Talking to myself » dans laquelle il raconte son parcours, éditée par nulle autre que Carla Sozzani et il est le sujet de l'exposition « May I help you? » à la Maison Européenne de la Photographie à Paris, qui sera ensuite présentée en 2003 au Hara Museum of Contemporary Art de Tokyo. En 2005, deux expositions sur Yohji Yamamoto, auxquelles il participe, sont inaugurées: « Correspondances », à la Galerie d'Art Moderne du Palazzo Pitti à Florence et « Juste des vêtements », au Musée de la Mode et du Textile à Paris. En 2006, c'est l'exposition « Dream Shop » qui ouvre ses portes au Momu Fashion Museum d'Anvers. En 2011, nombre de projets voient le jour. Il sort son autobiographie « My Dear Bomb » et est au centre d’une série d'expositions à Londres dans divers endroits: « Yohji Yamamoto at work », « Yohji's Women », « Yohji Making Waves », etc. Il reçoit alors le titre de « Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres » de la part du président français (d’autres pays lui décernent d’ailleurs des titres honorifiques similaires, preuve, s’il en fallait, de son influence). En 2012, il préside le Festival International de Mode et de Photographie de Hyères (France) et est le sujet d'une exposition au Holon Design Museum (Isräel). Fin 2016, Yohji a inauguré une exposition à la Tokyo Opera City Tower, où le il présente plusieurs de ses peintures, photographies, sculptures et installations artistiques. Il multiplie aussi les collaborations avec des artistes pour des impressions sur ses créations ou pour investir ses boutiques. Par exemple, en 2016, Pietro Seminelli a investi la boutique Y’s Yohji Yamamoto de la rue du Louvre, habillant l’intérieur de ses tissus plissés qui ont fait sa renommée. Yohji touche à tout. Il le fait bien.



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Yohji Yamamoto par Nick Knight



L’art du mélange.

Outre ses multiples connexions avec l’art, Yohji Yamamoto n’es pas avare de collaborations. En 2002, il réconcilie sportswear et haute couture, en un temps où les deux ne faisaient pas si bon ménage qu’aujourd’hui. Il fut visionnaire. Il en est conscient : « Avec Adidas, nous avons créé quelque chose qui n'existait pas auparavant et nous avons complètement projeté l'avenir. Mon désir était et reste de rendre les vêtements de sport élégants et chics. », dit-il. La fusion est symbolisée par ce «Y», représentant Yohji et ce «3», correspondant aux trois bandes emblématiques d'Adidas. Après un défilé présenté lors de la semaine de la haute couture à Paris en 2002, Yohji s’introduisait aussi ainsi à un autre public. C’est un succès, entre l’esthétique minimaliste et géniale de Yohji Yamamoto et la technicité sportive du géant allemand, expert de la sneaker. Tout passe sous le crayon de Yohji, ce qui demande un tel raffinement dans la confection, que les prix des créations s’en ressentent et sont très élevés. Mais les pièces Y-3 le valent bien. Le duo a continuellement montré que la poésie, la pureté du savoir-faire de couturier et de concepteur de Yohji peuvent être appliquées au monde des vêtements de sport avec l'ingéniosité technique et l'innovation du géant allemand. Y-3 se lance également dans des projets artistiques saison après saison, y compris des campagnes créativement très intéressantes ou des podiums flottants avec des spectacles de son et lumière laser. Yohji voulait pousser le vice un peu plus loin et approfondir le développement de vêtements de sport et extrêmement techniques, sans plus faire de l’hybride. Ainsi, Y-3 s’est lancé dans la production de tenues officielles pour le Réal Madrid (et oui...) et pour Rolland Garros. Puis, ce fut le tour d’un projet bien plus ambitieux dans l’application, un projet intersellaire. Oui, vous avez bien lu. Le maître intergalactique Yohji a créé des combinaisons de vol et des bottes pour les pilotes et futurs passagers de la navette Virgin Galactic. Puisse le style rayonner par-delà l’atmosphère terrestre. Après cela, une capsule Y-3 Sport a vu le jour, au sein de laquelle sont développés des vêtements de sport progressifs à haute performance avec l'esthétique renégate caractéristique de Yohji Yamamoto, combinant des tissus techniques légers avec des coupes uniques et des détails innovants. Au cœur de cette capsule, une véritable recherche de support à la performance, pour accompagner le progrès des athlètes, comme en témoigne la collaboration avec des équipes olympiques d'athlétisme et de cyclisme, ou celle avec Petratex pour construire des pièces thermocollées de la plus haute qualité.

D’autres collaborations notables sont celles avec le chausseur Repetto ou avec Dr Martens, avec lesquels il collabore à partir de 2007, revisitant la célèbre bottine. Il a aussi collaboré avec l’accessoiriste italien Mandarina Duck, pour des sacs et sacoches versatiles du bel effet. Il semblerait que rien n’arrête ce maître touche-à-tout… Même pas la politique!



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Campagnes Y-3



L'art de la politique.

Yohji ne fait pas de déclarations politiques qu’avec ses créations anti-fashion, anti-mode. En 2008, il présente un défilé au Temple ancestral de la Cité interdite à Pékin, en Chine. Cela peut sembler bénin, mais au vu de l’histoire entre les deux pays, ce petit pas pour Yohji est un grand pas pour les relations entre ces deux pays voisins. Perdre son père pendant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il n’était qu’un bambin, a longtemps hanté Yamamoto et l'a transformé, lorsqu’il l’a réalisé et accepté, en défenseur de la paix. Il fonde la même année le Yohji Yamamoto Fund for Peace qui parraine des créateurs de mode chinois, sélectionnés pendant un parcours d’études de deux ans, dans une école de mode européenne ou japonaise. Ainsi, Yohji souhaite contribuer au réchauffement des relations entre son pays d'origine et la Chine et prendre part ainsi à une révolution, non seulement le vêtement et la perception de la beauté intrinsèque, mais aussi la façon dont la mode aborde le monde dans lequel elle évolue.

En ces temps troublés, ses silhouettes à la grâce presque naturelle, mélancoliques, mais sereines sont un soulagement pour l’art de l'allure, mais aussi pour l'âme. Par-delà les tendances évanescentes, ses collections révèlent toujours des ballets rayonnants d’une lumière tamisée, de émotions silencieuses et tissées qui laissent transparaître toute la maestria de la main d’un homme et la bataille de toute une vie, sa vie. Yohji Yamamoto continue inlassablement, du haut de ses 76 ans, à plonger toutes ses forces avec talent, dans ses vêtements amples, coupés ou froncés, à crier son amour pour la couleur noire, à chanter sa passion pour l'art de la confection, à danser son obsession de la déconstruction. Sa quête de modernité semble sans fin. Pourvu que ça dure...

« Fondamentalement, je suis un homme très en colère, donc je fais généralement toujours un effort pour être gentil, pour être doux devant les autres. »

« J'ai toujours été un rebelle, je suis encore aujourd'hui. »

« Mon rêve est de dessiner le temps. »

« Le noir est modeste et arrogant à la fois. Le noir est paresseux et facile, mais mystérieux. Mais par-dessus tout, le noir dit ceci: « Je ne vous dérange pas, ne me dérangez pas ». »

« Je pense que mes vêtements pour homme rendent aussi bien sur les femmes que mes vêtements pour femme. De plus en plus de femmes achètent mes vêtements pour homme. Cela se passe partout, et pas seulement avec mes vêtements. Les vêtements pour homme ont une conception plus pure. Elle plus simple et utilise moins de superflu. C’est ce que veulent les femmes. Quand j'ai commencé à créer, je voulais créer des vêtements d’homme pour les femmes. Mais il n'y avait pas d'acheteurs pour cela. Maintenant il y en a. Je me demande toujours qui a décidé qu'il devrait y avoir une différence dans les vêtements des hommes et des femmes. Peut-être que les hommes ont décidé cela. »

« Les gens portent mes vêtements pour s’exprimer. »

« La symétrie - le symbole de la perfection - n'est pas suffisamment humaine." « Les gens ne sont jamais symétriques. »

« Mon rôle dans tout cela est très simple. Je fais des vêtements comme des armures. Mes vêtements vous protègent des yeux inopportuns. »

« Je dessine pour ma génération, mais au Japon, les gens tendent vers l'ancien mode de vie. La différenciation sexuelle dans les vêtements est plus importante. Mes principaux clients là-bas sont toujours les étudiants des universités. Ma génération n'est pas encore prête pour moi. Ils pensent que Yohji n'est pas assez à la mode pour eux. Ils verront. » (1983)

« Je suis moi-même devenu très nerveux à propos du volume des vêtements japonais et de la forme du kimono, si lâche et surdimensionnée. Si vous allez trop loin avec un kimono, la conclusion finale n'est que tissu. Ce n'est pas de la mode. Le kimono est facile à copier mais difficile à faire fonctionner. Ça doit être fait de manière technique, sinon c’est bâclé, trop volumineux et trop bouffant. »

« Quand j'ai commencé à faire des vêtements pour ma ligne Y en 1977, tout ce que je voulais, c'était que les femmes portent des vêtements pour hommes. J'ai sauté sur l'idée de concevoir des manteaux pour femmes. Cela signifiait quelque chose pour moi - l'idée d'un manteau protégeant et cachant le corps d'une femme. Je voulais protéger le corps de la femme de quelque chose - peut-être des yeux des hommes ou d'un vent froid. »



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Yohji Yamamoto par Suguru Kaibara

Posté le 07/04/2020 par Thomas ROBERT Créateurs, Marques 0 382

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