COMME des GARÇONS : l’abstraction comme fondement de toute création.

COMME des GARÇONS : l’abstraction comme fondement de toute création.



COMME des GARÇONS : L’abstraction comme fondement de toute création.



L’énigmatique Rei Kawakubo, fondatrice de Comme des Garçons, est l’un des designers les plus visionnaires et influents encore en activité à ce jour. Elle a soigneusement déconstruit le glossaire de la mode pour en créer un nouveau, révolutionnaire, dans sa quête de proposer des vêtements qui ne préexistent pas, remodelant l’idée même de beauté, détournant les fonctions et les coupes, proposant un nouveau rapport entre le corps et le vêtement. L’exploration de la notion de dichotomie, de dualité ou de confusion, mais surtout la volonté de choquer, sont des idées certes explorées par d’autres illustres figures comme Miuccia Prada, Martin Margiela (ou son digne successeur John Galliano à la tête de la Maison) ou Marine Serre, mais peut-être jamais avec autant de force que chez Rei Kawakubo. Tout part d’une abstraction, puis devient concept et application.



Un nom.

Pourquoi ce nom français, écrit コム・デ・ギャルソン (Komu de Gyaruson) en japonais ? Longtemps, le mystère a plané, laissant place aux théories les plus folles. C’est au détour d’une interview donnée à Highsnobiety en 2015, Adrian Joffe – co-fondateur de Dover Street Market, Président de Comme des Garçons et époux de Rei Kawakubo – a enfin révélé ce qui se cachait derrière un nom si franco français. Certains commentateurs, qui suggéraient qu’il ne s’agissait en réalité que d’une tentative de graviter autour de la haute couture parisienne et de jouir d’une association heureuse et directe à leur image, furent déçus. Les plus avertis n’ont jamais osé assimiler Comme de Garçons à cela, voyant clairement que tout était fait pour ne jamais, de près ou de loin, voguer dans le sillon d’autres créateurs contemporains, encore moins français. Certains avaient même pressenti ce que recelait ce nom, si étrange pour une marque japonaise. Iconoclaste par excellence, Rei Kawakubo s’est inspirée de la fameuse chanson de Françoise Hardy, “Tous les garçons et les filles”, que l’on n’a plus besoin de présenter en France. Si cela témoigne d’un amour certain pour la culture française et cette vocation à distiller un point de vue sur la mode de par le monde, il y a surtout cette affirmation indéniable dans ce nom qui sonne comme une chanson, un groupe ou un riff de guitare: l’anticonformisme comme point de départ. Cette inspiration qui tient du rock-pop yéyé est pour le moins inattendue pour une marque résolument avant-garde et punk, menée à la baguette depuis les années 70 par l’intelligence visionnaire de sa créatrice Rei Kawakubo. Mais elle est aussi révélatrice de la philosophie même de cette maison. Sans mettre en avant le patronyme de sa créatrice, elle sous-tend aussi la conscience du travail collectif, une sorte de démystification de l’égo pourtant si présent dans cet univers où les liaisons dangereuses avec le statut d’artiste sont légion. Il y a là comme une volonté de s’insérer dans la réalité du temps présent, sans se soucier de la postérité. Pourtant, dieu sait combien son talent va la marquer. Demandez-lui si elle se considère comme une artiste et si ses vêtements véhiculent des messages. Discrète et peu expansive, Rei vous répondra dans le peu d’interviews qu’elle donne, que la mode est une industrie, un moyen de gagner sa vie, et qu’elle est femme d’affaires. Elle l’est à n’en pas douter. En témoignent ses très nombreuses lignes et les boutiques avant-gardistes qui n’ont cessé de fleurir sous sa main verte. Rei est un mystère et affirme n’avoir rien à dire? Alors plongeons-nous dans son univers anti conformiste et découvrons ce que ses vêtements racontent.



Anticonformisme.

Le conformisme ne fait pas partie du langage CDG. Rei Kawakubo, née en 1942, a grandi dans une époque sombre, marquée par les stigmates de la guerre et de son horreur au Japon, où peur et austérité imprégnaient la pensée de la population. Le pays était détruit, la culture fataliste. C’était criant dans les manifestations artistiques. C’était frappant dans le septième art et les dessins animés. C’est certainement ce qui a amené la créatrice à bousculer l’idée de l’esthétique, à trouver le beau dans la destruction, l’inachevé et les haillons, l’irrégularité de la création, l’usé et la perforation, l’ambiguïté et l’imperfection. Diplômée d’Histoire de l’Art, elle a commencé à assister des photographes en tant que styliste, cherchant vêtements et accessoires. Ne trouvant pas son bonheur, elle décide rapidement de concevoir ses propres vêtements. Elle défie les principes mêmes de la couture de l’époque lorsqu’elle se lance, laissant paraître son goût si particulier pour l’expression d’une forme de pauvreté et de simplicité, dans toute la richesse et la complexité de son œil. Elle exprime une forme de révolte, une ode à l’imperfection, une opposition frontale aux conventions, un questionnement profond dès ses débuts, face aux artifices du vêtement, à la sexualisation de la mode occidentale. Rei Kawakubo lance la marque Comme des Garçons en 1969 au Japon et le premier défilé se tient à Tokyo en 1975, avec l’ouverture de la première boutique la même année. Dans les années 1970, Rei a commencé par confectionner des vêtements pour une femme dont elle dit qu’elle « ne se laisse pas influencer par ce que son mari pense ». En 1978, la griffe japonaise inaugure sa première ligne de prêt-à-porter masculin. Il ne s’agissait pas d’exprimer la classe sociale à travers des créations luxueuses, mais de marquer les esprits, proposant une nouvelle attitude par rapport au vêtement, une nouvelle philosophie. Ce sont des conventions - surtout occidentales - sur la beauté, la construction d’un vêtement et tant d’autres, dénoncées une à une. La maison Comme des Garçons, a commencé avec 5 personnes, qui réalisaient les vêtements à la main ou en confiaient la confection, sous leur œil attentif, à de toutes petites usines. Les quantités étaient infimes, les méthodes artisanales. Toujours à l'avant-garde, la recherche est au centre du travail de la maison. Des vêtements aux coupes asymétriques et déstructurées, une création radicale et novatrice, qui influencent encore aujourd’hui des stylistes de renom comme John Galliano, Marc Jacobs et Phoebe Philo, de leur propre aveu. Mais Rei n'était pas réellement satisfaite de son travail. Elle ne se contentait plus de créer des jupes en jean façon tablier et des motifs inspirés de la tradition paysanne japonaise. Elle cherchait à faire quelque chose de révolutionnaire, qui marquerait vraiment les esprits, perturberait franchement. Rei avoue d’ailleurs avoir une sorte de colère constante en elle. Elle s’oriente pas-à-pas vers la déconstruction totale et méticuleuse du vêtement. Le monochrome. Le noir sous toutes ses formes. Elle veut aussi prendre l’air loin du Japon et défier la mode occidentale frontalement.



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COMME des GARÇONS 1975-1982, livre publié en 1982 regroupant les premières campagnes CDG.



En 1981, c’est le lancement des collections Comme des Garçons à Paris, mais la maison est déjà forte d’une fidèle communauté au Japon, connue sous le nom de « tribu des corbeaux », « karasu-zoku ». Le mot « karasu » (烏) signifie « corbeau » en japonais et le mot « zoku » (族) signifie tribu. Les règles sont simples, créer une silhouette unique, faite de superpositions et de volumes, de symétries et asymétries, de fluidité, de différentes nuances de noir ou non, n’hésitant pas à titiller parfois l’androgynie. Les « corbeaux » étaient ainsi tout de noir vêtus, une couleur « confortable, forte et expressive », dans toutes ses nuances, comme le dirait Rei. Leurs pantalons étaient lourds et volumineux, ils engloutissaient leurs jambes. Les cols roulés, les drapés et les écharpes s’entremêlaient avec leurs cheveux raides et lisses. Une frange laissait transparaitre un regard paré d’un maquillage sombre. A l’instar du mouvement punk britannique, dont l’esthétique les inspire, cette tribu a rejeté le cliché, les coupes de cheveux ébouriffées et volumineuses des années 1980, le glamour flamboyant, la sexualisation, les corps dévoilés par des coupes plongeantes et près du corps. C’était des inconditionnels des marques émergentes du moment au Japon, CDG et Yohji Yamamoto en tête de liste. Yohji et Rei ont d’ailleurs une profonde admiration mutuelle et ont été des compagnons de voyage. Ils prirent rapidement conscience que leurs visions s’épousaient parfaitement… Ils eurent même une idylle. Rei était dans la trentaine lorsqu'elle a rencontré l'amour de sa jeunesse, Yohji Yamamoto. Leur couple produisait une énergie et une aura très spéciales paraît-il, comme celles de deux souverains félins sur la jungle, complices. Ils avaient la main mise sur la nouvelle génération du design et de la mode japonais. La relation prit fin au début des années 90.



Karazu-zoku

Adolescentes tokyoïtes - karasu-zoku (1980).



À la fin des années 70, tous deux ont préparé le terrain pour la nouvelle obsession stylistique japonaise des années 80, connue sous le nom de « DC burando » ou « designer and character brands », qui se nourrit de l’avant-garde de la haute couture. Malgré cette popularité explosive et exponentielle, les maisons de couture japonaises ont refusé de s’enfermer dans un carcan. Bien au contraire, elles ont continué à rejeter catégoriquement la tradition et la conformité. Leurs silhouettes étaient androgynes, asymétriques et aux contours remarquablement imprévisibles. Les jupes s’affaissaient lourdement vers les chevilles; les manches étaient fendues et nouées par des liens distendus; des tissus, parfois luxurieux, étaient triturés, pressurés et froissés.

Le premier défilé CDG à Paris, en 1981, fut donc un choc en terre occidentale. La collection intitulée « Lace » a presque mis les spectateurs mal à l’aise. Les vêtements n’exprimaient que destruction, désespoir et révulsion. Pourtant, ils ont touché une corde sensible, à n’en pas douter. Des silhouettes nébuleuses défilaient, couvertes de tissus effilochés, perforés et filés, de robes monochromes. Tout dans l’idée, semble évoquer une tribu vaincue et écorchée vive, tout est déconstruit, en contraste total avec le travail de ses homologues contemporains. Les fans ont fleuri immédiatement et même s’ils ne pouvaient pas nécessairement se glisser dans toutes ces pièces faussement informes aux noirs passés, ils en ont tiré un enseignement: le noir, l'obscurité comme forme de révolution et d'émancipation. Rei est-elle une artiste instinctive ou un fin stratège? Probablement les deux, même si elle réfute le premier qualificatif et aime à se présenter comme une femme d’affaires avant tout. Peu importe, la sphère de la rue s’empare de sa mode. La critique ne s’y trompe pas non plus. Ou plutôt, elle fait mine de comprendre et d’épouser cette vision, sans trop la comprendre. Rei est perçue davantage comme une renégate. Mais plus ses collections étaient polarisantes, plus elles rencontraient le succès auprès du public. En 1982, Vogue a déclaré que Rei « utilise différents noirs, leur teinte changeant en fonction du tissu et de la lumière ». Les journalistes de mode avaint-ils compris? On peut dire que Rei provoqua un véritable séisme dans le petit monde de la haute couture de l’époque et sa presse. La collection intitulée « Destroy », en 1982, a dévoilé des modèles aux visages emplis de colère, des démarches saccadées, presque militaires, et des silhouettes aux accents apocalyptiques drapées de haillons triturés des pieds à la tête, complètement oversize. Certains journalistes ont été piqués au vif et ont décrié ce défilé comme étant la « revanche d’Hiroshima ». Si l’on place les choses en perspectives, dans les années 1980, la mode occidentale est définie par son excès: un glamour exacerbé et un luxe somptueux. Des créateurs tels que Azzedine Alaia et Christian Lacroix jouaient avec les matériaux les plus dispendieux et cherchaient à dépeindre un physique féminin sexualisé, tout en courbes soigneusement épousées. Avec Rei et consorts (Yohji, bien sûr), cette vision est défiée. C’est une forme « d’esthétique de la pauvreté » qui est développée. Les limites de la relation charnelle entre le corps et le vêtement sont repoussées. Finies les glamazones de Gianni Versace et les épaules larges de Thierry Mugler. Les volumes se font sauvages, les coupes s’encanaillent et se défont des codes préétablis. La critique parle de mode « apocalyptique ». Puis, pour décrire CDG et Yohji Yamamoto, la presse finira par inventer une catégorie à part entière : « Hiroshima chic » ou « the bag lady » (« la femme sac »). La critique, même si souvent incrédule et perplexe, l’impose définitivement à l’avant-garde de la mode japonaise, avec Yohji Yamamoto ou Issey Miyake. Choquer constamment et remettre en cause perpétuellement, c’est là la philosophie. Les années 1980, c’est aussi le temps de l’essor du mouvement déconstructiviste dans l’architecture avec Zaha Hadid, Frank O. Gehry, Daniel Liebeskind, Peter Eisenmann, Günter Behnisch, Bernard Tschumi et le groupe viennois Coop Himmelblau. Leur philosophie est en contraste total avec l’architecture traditionnelle, ils en déconstruisent tous les codes pour écrire une nouvelle page. Le parallèle était fait. Les plus avertis compareront le mouvement lancé par Rei et Yohji à celui-ci.



Défilé COMME des GARÇONS Femme Automne/Hiver 1983



Quarante ans plus tard, ce rejet radical des normes établies de la mode est considéré comme l’un des moments clés de la mode moderne. Les défilés CDG sont toujours un des moments les plus attendus de la fashion week parisienne et un véritable spectacle. D’ailleurs Rei n’hésite pas à mettre en scène des personnages célèbres dans ces véritables spectacles vivants que sont ses défilés (mais surtout pour la collection Homme, va savoir pourquoi): Francesco Clemente, Jean-Michel Basquiat, Robert Rauschenberg et même Alexander McQueen ont défilé pour elle. Même si elle se défend d’être une artiste, la patronne de l’empire, construit des vêtements qui ressemblent plus à des œuvres d’art qu’à des créations de mode. Elle remodèle les corps, magnifie les mouvements, à travers un savant mélange de coupes et matières. Elle réinvente constamment. Des excroissances surprenantes modifient la courbe d’un dos, étouffent un cou, contredisent le dessin du corps et le mouvement d’une épaule ou d’un bras. Elle surprend. Elle a défié l’idée même de vêtements masculins ou féminins à travers sa vision, son utilisation des références et des concepts, des volumes et des techniques, dans des défilés qui s’apparentent à de véritables spectacles abstraits. En 1994, alors que toute l’audience complice et acquise, tout de noir vêtue, découvre les premiers looks du défilé, elle est abasourdie. C’est une explosion de couleurs et une ode à la fluidité. Un kaléidoscope que l’on retrouve sur la collection Homme la même année, mais seulement pour leur parer les pieds de babouches colorées et de quelques touches qui laissent comme un parfum d’épicerie orientale. Le reste est comme le cliché de l’homme urbain poussé à son paroxysme, entre chemises blanches et costumes de coton rigoureusement noirs. En 1995, elle pare les podiums du défilé Homme de coupes baggy, de vestes de travail rayées et parfois numérotés, dans les matériaux les plus bruts. Les mannequins sont rasés. Cela rappelle sans, aucun doute, les tenues arborées par les prisonniers des camps de concentration. La presse s’en offusqua. En 1996, des formes tout droit sorties de tableaux de Picasso s’emparent du devant de la scène. C’est surréaliste, les excroissances sont légion et déforment tous les corps dans des couleurs psychédéliques, comme une distorsion volontaire de la réalité pour prouver qu’elle – Rei – peut en maîtriser la perception. Le tout est soigneusement enveloppé de tulle. Rien d’autre que les qualificatifs d’ « immettable » et d’ « étrange » ne parurent dans la presse. Les silhouettes du printemps 1997 font l’effet de ballons gonflés et rapiécés, d’un vestiaire tout entier mis en abîme et superposé. « Au-delà du vêtement » aurait très bien pu qualifier sa collection de l’automne/hiver 2006-2007. Rei Kawakubo dit ne pas se sentir à l’aise quand la collection qu’elle présente est trop bien comprise. C’est ce qu’elle a dit après que sa collection « White Drama », de 2011, fut trop bien comprise comme la déconstruction de ce jour J où l’on célèbre une union (qui présente des pièces notables de maestria soit dit en passant). La collection « Monster », de l’automne-hiver 2014-15, renoue avec ce qu’elle aime: choquer et laisser perplexe à prime abord. Elle présenta des appendices tubulaires tissés, noués, torsadés et tressés, dans des tons sombres de tricot de laine, comme une réaction à la folie de l'humanité, à cette peur ancrée en nous tous, ce sentiment d'aller au-delà du bon sens. Pour elle, cela ne pouvait se transcrire que dans une figure grandiose, si laide ou belle soit-elle. Cette volonté de remettre en question les normes de la beauté telles qu’elles sont établies et cette colère sont toujours palpables. C’est ainsi qu’elle a construit un empire pas à pas, devenant la référence et la principale source d’inspiration pour des générations entières de créateurs, remettant constamment en cause les concepts occidentaux de forme corporelle, d'image corporelle, de genre et de sexualité, en redéfinissant la relation entre le corps et le vêtement. On lui prête d’être une éternelle solitaire, même si elle insiste sur le collectif dans son travail. D’ailleurs, Adrian Joffe, son mari, ne vit pas sous le même toit. Pour autant, elle ne fait pas qu’inspirer, elle sait partager.



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Défilé COMME des GARÇONS Femme Automne/Hiver 2018



Partage.

Loin de monopoliser la direction créative de la marque, Rei Kawakubo s’entoure de designers talentueux, tels que Junya Watanabe, Tao Kurihara, Fumito Ganryu ou encore Chitose Abe, qui en parallèle lanceront leur propre marque éponyme sous le label de Comme des Garçons. Des protégés qui sauront démontrer l’appartenance à cette lignée, tout l’héritage de cette sensibilité et de cette profonde passion pour le concept.

Junya Watanabe a par exemple rejoint la famille Comme des Garçons, au sortir de ses études au prestigieux Bunka Fashion College de Tokyo en 1984. Il commence son apprentissage en tant que modeleur auprès de son mentor. Consciente de ses capacités, Rei lui cède rapidement la direction de la création de la ligne Tricot en 1987, avant qu’il ne prenne les rennes de la ligne Homme. Son talent explose. Rei, désireuse de repousser ses capacités et d’avoir elle-même une saine et stimulante concurrence, lui propose de lancer sa propre ligne au sein de la maison. C’est la naissance « Junya Watanabe Comme des Garçons », qui défile à Tokyo en 1992 et l’année suivante à la fashion week parisienne. Chaque création, chaque défilé, est une performance à part entière. Les afficionados le savent. Junya possède quelque chose en lui de plus pragmatique que Rei. Il fait sortir des ateliers des vêtements qui laissent transparaître une grande complexité et une grande sensibilité pour le dessin, tout en étant des réponses pratiques aux exigences d’un mode de vie moderne. Il excelle dans l’art de défier les conventions. Des prouesses techniques incroyables sont portées par nombre de ses créations. Ses coupes exceptionnelles et sa passion pour tissus innovants et futuristes sont célébrées. Son interprétation du streetwear, du denim, des vêtements de sport, des uniformes et de l'histoire de la mode sont adoptées. Généralement, Junya se plait à interroger un matériau particulier, au fil d’une même collection. C’est son processus créatif. C’est à partir de 1999 surtout, que tout son génie se dévoile, dans une collection réalisée à partir de matériaux techniques, résistants aux conditions extrêmes. Du jamais vu dans la Haute Couture. En 2000, des robes d’une légèreté et d’une technicité incroyables apparaissent, avec des formes sortant tout droit de son imagination planante et la presse peine à trouver ses mots dans le lexique existant. Sans doute l’un de ses plus beaux faits d’armes, parmi d’autres. À l’automne-hiver 2009-2010, il a joué avec le volume et la légèreté du nylon matelassé d’un élégant duvet (c’est d’ailleurs le nom de baptême de la collection), présentant une série de robes et jupes bouffantes noires, assorties de vestes avec des fermetures en chaînes à mailles dorées. Pour l’automne-hiver 2006-2007, il rapièce et fusionne de véritables treillis de l'armée, les saupoudrant de dentelle verte, pour concocter des robes agrémentées de rivets, fermetures à glissière et pressions, pointant des ouvertures absurdes. C’est une collection qu’il nomme « Anti, Anarchy and Army. ». Il développe aussi une ligne de prêt-à-porter pour hommes dès 2001 - Comme des Garçons Junya Watanabe Man – qui va trouver des fans partout dans le monde. Un succès commercial.

Tao Kurihara a quant à elle rejoint la famille en 1998, après des études de design de mode à la Central Saint Martins, Londres. Rei lui permet de lancer son propre label Comme des Garçons en 2005 à Paris. Son approche est plus semblable à celle de Rei. Elle est pleine d’intuition. Comme elle le dit elle-même, « Je commence par une nouvelle technique, qui manipule le tissu d'une manière jamais entreprise auparavant et qui me demande alors d'explorer quels types de vêtements je peux en tirer. ». Les premiers travaux de Tao Kurihara affichent un design hybride, par la combinaison de tricots et de lingerie. En 2005, elle crée des trench-coats à partir de mouchoirs en dentelle tricotés venant du monde entier. Les créations ultérieures, y compris les défilés de 2007 et 2008, ont présenté un design toujours plus complexe de robes et de costumes une pièce fluides et aériens. Son esthétique tient d’une ultra-féminité, presque sensible et délicate, d’un monde complexe mais plein de douceur. Des éléments empruntés à la lingerie sont souvent explorés et retravaillés, des couvre-lits et les mouchoirs sur teints aussi. C’est un ballet de dentelle, de rubans, de volants, d’imprimés et de tulle et de rubans. C’est une exploration expérimentale de la féminité, que l’on peut comparer à celle poursuivie par son mentor. Pour son avant-dernier défilé sous le label CDG, au printemps-été 2010, c’est une collection condensée de robes créées par la seule torsion de bandes de tissus à imprimé floral et à travers des nœuds, le tout rigoureusement fait à la main. Il y a chez elle et dans son esthétique un certain côté punk décalé et une volonté de remettre en cause constamment les règles, souvent auto-imposées, celles de la conception avant tout. Une volonté de créer des concepts. C’est central chez Comme des Garçons.



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Junya Watanabe, Tao Kurihara et Fumito Ganryu



Six.

Six comme sixième sens ou ce concept développé par Rei, pour aller à la conquête de celui-ci. En 1988, quinze ans après avoir fondé Comme des Garçons, elle lance Six Magazine. Un bi annuel, développé en collaboration avec la designer Tsuguya Inoue et l'éditeur Atsuko Kozasu, entièrement dédié à l’exploration visuelle. Des images et juste quelques brefs inserts textuels ça et là, pour illustrer différemment les collections de la maison, qui étaient révélées au même moment sur les podiums. Des pages surdimensionnées non agrafées qui témoignent du réel impact qu’ont eu Rei et Comme des Garçons sur le monde de la mode et pas que. Ce n’est pas qu’un catalogue de références, mais bien un carnet de notes, un journal de bord, de l’esprit bien inspiré de Rei. Elle dit en effet ne s’être inspirée que de son imagination dans l’ensemble de son travail. Malheureusement, la vie de ce concept, considéré par beaucoup comme un trésor esthétique, ne fut pas éternelle. Seuls huit numéro sont parus. Ils s’arrachent aujourd’hui à prix d’or. Mais ce magazine a tout de même pris le temps de mettre en avant d’illustres contributeurs, qui ont collaboré avec Rei, tels que le créateur Azzedine Alaïa et le célèbre photographe Peter Lindbergh, mais aussi le duo d’artistes Gilbert & George, Minsei Tominaga, Bruce Weber ou Kishin Shinoyama. Dans le New York Times, lors d’une de ses rares interviews, Rei a expliqué sa vision du magazine: « La haute couture doit garder le mystère sur elle-même. C'est l'étape suivante: la représentation visuelle de la collection, purement pour l'image. ».



L'empire.

La galaxie Comme des Garçons est sans aucun doute tentaculaire et multidimensionnelle. Des vêtements artisanaux haut de gamme pour hommes et femmes, aux T-shirts en coton unisexes entrée de gamme, aux parfums en passant par les accessoires et les goodies, il n'y a pas de catégorie de produits que « Comme des » (ou « Comme » pour les anglophones), pour les intimes, n'arrive pas à atteindre avec succès. La liste des marques du groupe est longue : Comme des Garçons, Comme des Garçons Homme Plus, Comme des Garçons Homme Plus Evergreen, Comme des Garçons Homme, Comme des Garçons Homme Deux, Comme des Garçons Shirt, Comme des Garçons Shirt Boys, Tricot Comme des Garçons, Comme des Garçons Comme des Garçons (ou « Comme Comme », qui a remplacé progressivement Comme des Garçons Robe de Chambre), Comme des Garçons Junya Watanabe, Comme des Garçons Ganryu (qui a malheureusement pris fin il y a peu, Fumito Ganryu a lancé sa ligne éponyme hors de la galaxie CDG fin 2019), Comme des Garçons Tao (comme on l’a vu précédemment), Noir Kei Minomiya, Gosha Rubchinskiy (plus un protégé du mari de Rei, Adrian Joffe, qui est président de Dover Street Market et de Comme des Garçons), CDG, Play Comme des Garçons (le cœur que même les non-initiés connaissent), Black Comme des Garçons, Wallet Comme des Garçons, Comme des Garçons Parfums et Good Design Shop… Un empire. Bien sûr, il y a bien un endroit où l'on peut s'immerger dans cet univers: les boutiques CDG. Mais pas que. La liste des propriétés de l’empire ne serait pas complète sans Dover Street Market (DSM), créé par Rei et son mari Adrian Joffe, comme un avant-poste pour un retail expérimental, un grand espace mettant en scène toute la galaxie Comme des Garçons, mais aussi nombre de marques tierces, triées sur le volet. Le premier magasin a ouvert ses portes en 2004, sur Dover Street dans le quartier de Mayfair à Londres. En 2006, Dover Street Market Ginza a ouvert ses portes à Tokyo, puis en 2013, un magasin à New York. Plus récemment, la présence de Dover Street s'est étendue à Singapour, à Pékin, à Los Angeles et en ligne, tandis que l’enseigne londonienne a migré à Hayward Street, près de Piccadilly Circus. Un magasin dédié à la parfumerie a ouvert ses portes à Paris. Aujourd'hui, Dover Street Market est considéré comme la référence mondiale des plus grands détaillants de mode, en grande partie grâce à sa sélection inégalée de marques du groupe CDG, mais aussi son œil pour les autres marques. Un concept bien ficelé. D’ailleurs « Comme des » est réputé pour avoir créé le concept de pop-up store, de boutique temporaire, bien avant que cela ne devienne à la mode chez les grandes marques. Leur premier magasin « guérilla » est né à Berlin, pour vendre les stocks des saisons précédentes, afin d’offrir à cette ville hors des radars de la fashion sphère à l’époque, un peu de leur univers. Ce fut un tel succès, que l’opération fut reproduite ailleurs (Reykjavik, Athènes, Beyrouth et Los Angeles). La ligne Play aussi, a fonctionné notamment avec des pop ups. Le groupe a perpétuellement évolué, s’adaptant au monde moderne. Par exemple, avec la crise de 2008, plutôt que de brader leurs créations pour maintenir le chiffre d’affaires, ils décidèrent de créer la ligne Black avec des pop ups, qui ne faisait que reproduire les best-sellers, avec un noir de rigueur, à des prix inférieurs. Ce fut aussi l’une des premières maisons de luxe à enchaîner les collaborations (avec succès de surcroit). La première fut avec Nike, pour créer la sneaker « Junya Watanabe Comme des Garçons x Nike Zoom Haven », marque avec laquelle les collaborations se sont enchaînées. Mais on peut aussi noter Converse, Vans (avec Colette et Raf Simons ou Supreme), Supreme, H&M, Trickers, Repetto, etc.



Consécration.

En quasi un demi-siècle et depuis son arrivée à Paris dans les années 80, Comme des Garçons a distillé certaines des images les plus fortes de l'histoire de la mode avec des campagnes qui ne prennent pas une ride et révolutionné celle-ci, étant à la fois réservé aux initiés et accessible à d’autres. En 1987, Vogue prédit que Rei Kawakubo serait «la femme qui mènera la mode au XXIe siècle », alors que certains journalistes commençaient à comprendre son travail. En effet son travail reste parmi les plus profonds sur les podiums et elle continue de redéfinir les possibilités vestimentaires chaque jour, du haut de ses 77 ans, acharnée au travail dans ses ateliers, comme au commencement. Son approche - radicale et sans compromis - a révolutionné les attentes envers la mode, donnant la priorité aux idées, aux concepts et aux processus créatifs. Elle a influencé toute une génération de designers. Pour l’historien de la mode Colin McDowell, auteur de l’excellent « La Mode aujourd’hui », l’impact de Rei Kawakubo sur l’habillement « fut plus subtil et profond qu’aucune autre tendance de ces cinquante dernières années » et il la classe, avec Madeleine Vionnet, parmi les deux personnalités les plus influentes de la mode du XXe siècle. D’ailleurs Rei Kawakubo n'est que le deuxième créateur à avoir eu l’honneur d’une rétrospective au Costume Institute du MET de son vivant, après Yves Saint Laurent en 1978 (qui a ensuite été mis au pilori sous prétexte d’être trop « commercial », quoi que cela sous entende). Comme le souligne finement et ironiquement Rei dans le catalogue de l’exposition de 2017: « Tout art est commercial. Cela a toujours été commercial – aujourd’hui, plus encore que jamais. ».

Pourtant, l'exposition n’a rien de « commercial ». Une centaine de tenues sont intégrées à une structure dessinée et construite sous ses ordres au préalable, divisées en catégories non chronologiques et antinomiques telles que Haut / Bas, Absence / Présence, Objet / Sujet, Fashion / Antifashion ou Body Meets Dress (le corps recontre le vêtement) / Dress Meets Body (inversement), section tirée d’un défilé qui avait complètement réinventé le corps et le vêtement des femmes – et par là, la manière de sexualiser le corps des femmes dans la mode – par de larges excroissances dans des endroits improbables, drapées de doux vichy. Cela a, s’il le fallait, ouvert Comme des Garçons à un nouveau public.

Voici, pour clore cette belle aventure à laquelle on ne peut que souhaiter encore de beaux jours, quelques rares mots que Rei Kawakubo a bien voulu distiller.

« Je n'ai jamais eu l'intention de lancer une révolution. Je ne suis venue à Paris qu’avec l'intention de montrer ce que je pensais être fort et beau. Il se trouve que ma notion était différente de celle des autres. »

« La création n'est pas quelque chose qui peut être calculé. »

« Comme des Garçons est un cadeau pour soi, ce n’est pas quelque chose pour plaire ou pour attirer le sexe opposé. »

« La mode est quelque chose que vous attachez à vous-même, que vous portez, et à travers cette interaction, son sens né. Sans la porter, elle n'a aucun sens, contrairement à une œuvre d'art. La mode est, parce que les gens veulent l'acheter maintenant, parce qu'ils veulent la porter maintenant, aujourd'hui. La mode n'est que le moment présent. »

« Mon intention n'est pas de faire des vêtements. Ma tête serait trop restreinte si je ne pensais qu'à faire des vêtements. »

« Si je fais quelque chose que je pense être nouveau, ce sera mal compris, mais si les gens aiment ça, je serai déçue, parce que je ne les aurai pas assez poussés dans leurs retranchements. Peut-être que plus les gens détestent, plus c’est nouveau. Parce que le problème au fond, c’est que le genre humain a peur du changement. L'endroit que je recherche toujours, car pour maintenir l'entreprise, j'ai besoin de faire un peu de compromis entre mes valeurs et les valeurs des clients, c'est l'endroit où je fais quelque chose qui pourrait presque - mais pas tout à fait - être compris par tout le monde. »

« Plus il y a de gens qui ont peur quand ils voient une nouvelle de mes créations, plus je suis heureuse. Je pense que les médias ont une part de responsabilité à assumer dans le fait que les gens deviennent de plus en plus conservateurs. De nombreux médias ont créé un terrain fertile pour qu’une mode sans intérêt puisse prospérer. »

« Ce que je veux exprimer, c'est un sentiment - des émotions diverses que je ressens à un moment donné - que ce soit de la colère, de l'espoir ou autre chose, et sous différents angles. Je construis une collection et il prend forme concrètement. C'est probablement ce qui semble conceptuel aux gens car cela ne commence jamais avec une référence historique ou géographique spécifique. Mon point de départ est toujours abstrait et à plusieurs niveaux. »

« Comme des Garçons à partir de maintenant, ce n'est plus une question de design extérieurement évident et d'expression, mais de conception de contenu, de ce qu'il y a au fond (de nous). »



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Posté le 04/04/2020 par Thomas ROBERT Créateurs, Marques 0 498

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